Quand mes parents se sont rencontrés, ma mère ne se doutait de rien. Ils ne vivaient pas encore ensemble, et puis quand bien même, ils étaient jeunes, rien d'inquiétant à boire un coup et faire la fête. Elle est assez rapidement tombée enceinte, ils se sont mariés, et elle a enfin pu prendre conscience de l'ampleur des dégâts.

Il mentait sur ses horaires de travail pour pouvoir passer au bistrot, buvait l'argent des factures, rentrait à des heures impossibles, oubliait de venir me chercher à l'école... Prétendait même aller travailler alors qu'il était en congé, tout ça pour passer la journée au café. Il avait des accès de violence impressionnant quand on essayait de le mettre au pied du mur, tapant dans les murs, cassant les meubles (c'était pas un faiblichon ). Bref, le cauchemar.

Ma mère a tout essayé pour le sortir de l'alcoolisme. Les menaces, le chantage, la douceur, les larmes. A bout de nerfs, elle a craqué et fait une tentative de suicide, espérant provoquer le choc qui le ferait réagir.

Elle a avalé plusieurs boîtes de médicaments sous les yeux de mon père. Il n'a pas bougé. Il n'a pas remué le petit doigt, il n'a pas appelé les secours, rien. Il a continué de regarder la télé. Ma mère a dû appeler elle-même l'ambulance. Le lendemain, il pleurnichait sur son lit d'hôpital, montrant ma photo au voisin de chambre en lui disant "vous vous rendez compte, faire ça alors qu'on a une si belle petite fille!".

C'est donc elle qui l'a eu, l'électrochoc! Elle a compris que ça ne servait à rien de lutter, et que malgré toute l'énergie qu'elle mettrait dans ce combat, elle en sortirait perdante. Elle a fait ses valises, et l'a quitté sans se retourner.

Elle ne m'a jamais caché le problème de mon père, mais m'a toujours laissé suffisamment d'espace pour que je me fasse ma propre opinion. Je n'avais que cinq ans quand elle est partie, j'adorais mon père. Et pour cause, c'était un homme fort, intelligent, bourré d'humour, plutôt bel homme en plus! Dans les premiers temps, ça a dû être très difficile pour elle: je n'arrêtais pas de lui demander quand on rentrerait à la maison, quand papa reviendrait vivre avec nous... Elle a accepté sans broncher les droits de visite. Quel courage, quand j'y repense, de laisser sa fille partir chez son père alcoolique, avec tous les risques que ça comportait!

J'ai donc commencé à vivre un quotidien banal de fille de divorcés, un week-end sur deux et la moitié des vacances chez mon père. Au départ, il était retourné vivre chez mon grand-père, et prenait vraiment soin de moi. Je n'ai pas de souvenirs de débordements... La situation a commencé à tourner au vinaigre quand j'ai eu 11 ans. Il a fait un très grave accident de voiture, qui l'a laissé aux soins intensifs plusieurs semaines, puis hospitalisé pendant neuf mois, avec une rééducation très lourde. Evidemment, il avait bu, et je remercie le ciel qu'il n'ait pas tué un des copains de beuverie qu'il conduisait.

Je ne compte plus les humiliations (avez-vous déjà vu votre père s'endormir sur le banc de la gare d'une autre ville, en plein après-midi, et se pisser dessus sous le regard rempli de pitié des passants?), les nuits presque blanche à l'écouter boire seul en regardant la télé, les soirées à s'endormir dans des cafés... Ces fameuses soirées qui commencent si bien et tournent mal.

A 14 ans, quand je me suis rendu compte que je me suis crispait à chaque coup de fil de crainte que ce soit l'annonce d'un autre accident (le dernier?), ou d'un énième coup de fil alors qu'il est bourré et va larmoyer pendant des heures qu'il m'aime, j'ai décidé de couper les ponts. J'ai affronté l'épreuve du tribunal pour enfants (joyeux, de témoigner contre son père... mais je ne pouvais avoir de vie qu'à ce prix!). Puisqu'il refusait d'admettre sa maladie, qu'il refusait de se prendre en main et qu'il menaçait de m'entraîner dans sa chute, je suis partie.

Il me passait de temps en temps des coups de fils épars, pour mon anniversaire. Il appelait encore bourré, mais moins souvent. Il a dû se lasser.

J'ai accepté de le revoir pour mes seize ans. Nous avons passé la journée ensemble, été au cinéma, rien d'extraordinaire mais une bonne journée. Il n'a jamais donné suite. De mon côté, je ne faisais pas le premier pas, mais je laissais la porte ouverte: le jour où il ouvrirait les yeux, je serais là.

Il n'a jamais ouvert les yeux. Je lui ai tout balancé un soir où il m'appelait encore en faisant semblant de rien (incroyable, cette capacité à faire comme si tout était normal, pas vrai?), et sa réaction m'a abattue. Pour lui, j'étais partie parce qu'il refusait que je sorte en soirée (moi, en soirée?? mais je ne connaissais personne, de son côté! et j'avais 14 ans!). Il a nié son alcoolisme (j'exagérais, selon lui).

Bref il avait perdu sa femme, sa fille, son autonomie (plus de permis, plus de voiture), s'était criblé de dettes inimaginables, mais il n'avait aucun problème. Tout allait bien.

Mon père est mort à 43 ans. Tout seul. Je suis aujourd'hui réconciliée avec son souvenir: nous nous sommes mal aimés, nous ne nous sommes jamais compris, j'ai cru qu'il me préférait ses bières et lui pensait que je préférais me débarrasser de ce père trop loin et donc trop encombrant... Mais nous nous sommes aimés quand même.

Je n'en ai jamais voulu à ma mère d'être partie, JAMAIS! Je lui en ai parfois voulu de ne pas avoir fait preuve de plus de discernement (facile à dire... quand on est amoureuse, on veut y croire), mais jamais je ne lui ai reproché sa décision. Au contraire, je l'admire énormément d'avoir eu le courage d'admettre la situation et de partir. Pourtant mon père était mon héros...

Bref, je vous en prie, ne vous servez pas de vos enfants pour rester. Ne dites pas qu'ils seront détruits par l'absence de leur père (ou de leur mère d'ailleurs, ce n'est pas réservé aux hommes). Vous leur ferez bien plus de mal en les condamnant à vivre dans une maison pleine de stress, d'angoisse et de lassitude.